Perte de sens et de liberté

Dans mon dernier article, je disais que c’était difficile de casser le vernis, de se dévoiler dans l’intime et de témoigner dans les moments vulnérables.

Je vais continuer à le faire parce que, depuis quelques temps, je suis complètement dans ma vulnérabilité et je n’ai pas envie de montrer un masque jovial alors que ce n’est pas ce que je ressens.

Il y a beaucoup de colère en moi et beaucoup de tristesse aussi. C’est là depuis dix ans. Dix ans où j’essaie de garder la tête hors de l’eau mais où je replonge à nouveau. Dix ans où j’essaie de faire bonne figure, de me faire croire que ça va aller mieux, que je vais y arriver et où la réalité me rattrape pour me dire que je n’y arrive pas.

Vous pourriez vous dire que ça y est, que je recommence le même schéma que le précédent mais cela n’a rien à voir avec l’homme avec qui je vis parce que je suis bien avec lui. Nous sommes bien ensemble et, ensemble nous sommes mal dans le lieu où nous vivons. Nous nous débattons tous les deux pour respirer dans l’irrespirable. Nous nous aidons mutuellement pour ne pas couler et il a beaucoup plus de ressources que moi à ce niveau-là. Parce que moi, je coule régulièrement et encore aujourd’hui.

Je manque d’air, je me sens emprisonnée dans une situation où je ne vois pas d’issue. Où tous les deux nous ne voyons pas d’issue. Peut-être parce que nous sommes tellement embourbés dans cette situation que nous finissons par ne plus voir émerger de solution.

Je n’ai pas choisi ce lieu de vie. Lui non plus d’ailleurs. Et même si certaines personnes ont envie de me dire que je n’y suis pas par hasard, aujourd’hui, le hasard, je m’en fiche royalement.

Je vis dans un semblant de maison coincée entre une voie ferrée et une usine, située dans un bled où tout est mort ou en train de mourir et dans une région où les gens picolent au point d’être agressifs en voiture et dans la rue et en sont fiers. Dans une région où vous ne pouvez pas sortir seule sans être emmerdée par des mecs de tous les âges qui viennent vous tourner autour ou s’arrêtent en bagnole pour vous lorgner dès qu’ils vous voient dans la forêt, au bord de l’eau ou d’une route. Et vous n’avez pas besoin d’être affriolante pour que ça se passe. Ici, leur cerveau ne se situe pas en haut et vous ne vous sentez jamais en sécurité.

Je vis dans une région où ces connards de chasseurs sont rois, font la loi et vous privent de votre liberté d’aller respirer un bol d’air quand vous voulez et où vous voulez. Pas plus loin qu’hier, nous étions dans un parc où nous entendions les coups de feu à proximité de celui-ci et des maisons aux alentours. Ces seigneurs ne respectent rien, ni la vie animale, ni la vie humaine. Quand ils vous croisent là où EUX estiment que vous n’avez pas à y être, ils vous le font comprendre en vous lançant un regard de merde et en vous disant de foutre le camp. Je me sens privée de ma liberté puisque de mi-septembre jusqu’au mois de mai, voire plus parfois, JE DOIS UNIQUEMENT me promener à un seul endroit sans avoir peur de me faire canarder.

Cette région m’étouffe. Je n’y suis pas chez moi. Je n’y serai jamais chez moi.

Depuis dix ans que je suis ici, après tentatives sur tentatives pour lier connaissance avec des personnes, rien ne se fait ou, lorsque ça se fait, ça ne tient pas. On vous dit que l’on va se revoir et vous ne revoyez personne. A croire qu’ils ne peuvent vivre qu’entre-eux ici.

Lorsque je travaillais à Louhans à Pôle Emploi, les personnes que je recevais et qui n’étaient pas de la région me disaient que c’était pareil en Bresse et qu’elles souffraient de l’isolement. Elles n’aspiraient qu’à retourner chez elles où elles ne se sentaient pas traitées comme des étrangères.

En Saône-et-Loire, c’est pareil. Ils sont imbus de leur personne et croient qu’il n’y a que chez eux que le vin est extraordinaire comme s’ils n’étaient jamais sortis de leurs frontières. L’état d’esprit est étriqué, chauvin, orgueilleux comme si la France se résumait à leur département et les régions aux alentours. Peut-être que c’est la mentalité vigneronne qui déteint sur tout le reste. Parce que, finalement, si on leur enlève leurs vignes, il ne leur reste pas grand-chose. Il n’y a même pas un fromage ou un plat qui sort du lot ici. C’est leur vin et leur gibier.

Cela me fait du bien d’écrire tout ceci et d’en parler, de ne plus garder çà en moi.

Ici, vous voyez des putes au bord de la route sur les aires d’arrêt et dans les petits chemins près des bois. Oui, j’ai découvert çà ici. Chez moi il n’y a pas çà. Vous y rajoutez les homos qui ne se cachent pas pour se draguer et faire le reste, et vous avez un charmant tableau de l’endroit où je vis. Ils viennent traîner sur les bords de la Saône pour voir s’il n’y a pas moyen de lever quelque chose. Sans compter tous les « crève la faim » comme on les appelle avec mon mari qui viennent aussi tourner autour des jeunes femmes ou moins jeunes pour obtenir ce qu’ils veulent : assouvir leurs fantasmes de voyeurs ou plus si affinités. C’est vrai que le tableau que je vous brosse casse l’image de la douce Saône-et-Loire qu’une personne du crû va vous décrire. Moi, je ne suis pas du crû et voilà ce qu’on y trouve lorsqu’on y habite !

Je suis une fille de militaire. Un militaire qui a bourlingué dans différentes régions. Puis femme de militaire également où j’ai continué à bourlinguer. Ces multiples changements m’ont ouverte à de l’espace. Un espace de rencontres et de richesses. Pas un état d’esprit étriqué enfermé juste dans une façon de voir et chauvine. Ce que je vis ici, je l’ai vécu aussi dans le Berry où les gens ne vous ouvraient pas leur porte parce qu’ils croyaient tous que vous alliez leur jeter un sort. Impressionnant ce que les croyances peuvent être enfermantes. Ici, ils en sont aussi encore au Moyen-Âge où un Bressan n’aime pas un Saône-et-Loirien et vice-versa. Pauvres petites personnes concentrées sur leur nombril. Il y a longtemps que le Moyen-Âge est fini et qu’à part votre monde, il y en a un bien plus grand qui tourne autour de vous.

Je vis dans une maison qui n’en ai pas vraiment une. C’était une ancienne fonderie où se mêlaient les ouvriers, le contremaître et sa famille qui habitait à l’étage.

Mon mari s’est retrouvé entraîné ici par un soi-disant « ami » qui l’a laissé tomber. Oui, un soi-disant parce que les vrais amis, ça ne vous laisse pas dans la merde comme ce type l’a fait. Ils ont commencé un travail de rénovation qui a été fait à l’arrache et qu’il a fallu reprendre derrière ce « soi-disant professionnel du bâtiment à deux balles ». Voilà comment je l’appelle.

Un abuseur de confiance, c’est aussi ce que je peux rajouter en parlant de lui. Parce que mon mari lui a fait confiance, trop confiance et il a été abusé au point d’habiter aujourd’hui dans un gouffre financier, dans un lieu qui nous vide autant notre compte en banque que notre vitalité.

Cette « maison » n’est pas une maison. C’est un semblant de maison où nous essayons de vivre tant bien que mal. Nous y sommes coincés car pour la vendre, il y a encore des travaux à faire. Et si nous arrivons à la vendre, cela remboursera juste l’emprûnt. Pour faire quoi ensuite ? Nous n’en savons rien. Peut-être que nous devrons rester ici.

Pendant ce temps-là, autour de moi, je vois et j’entends des gens qui ont de l’argent, qui se plaignent de leur vie ou rognent sur le moindre centime. Ils ne bougent pas, ont une vie triste alors qu’elle pourrait être tellement belle avec toute cette abondance autour d’eux. Ben non. Comme quoi, l’argent ne fait pas le bonheur et n’y contribue pas non plus.

Au milieu de tout ce bourbier où il n’y a pas d’argent, il y a l’amour que nous nous portons mon mari et moi. Parce que non, je ne recommence pas le même schéma. J’ai auprès de moi un homme attentionné et à qui j’ai envie de faire attention. Il est généreux au point que l’on a abusé de sa générosité. Les amis qu’il avait ne sont plus là. Ils ont disparu une fois qu’il s’est mis en couple. Des supers amis comme vous pouvez le constater.

Mes amies aussi ont disparu. Il a suffi que je quitte une région pour une autre pour ne plus entendre parler d’elles. Je n’avais des nouvelles que si j’appelais. Et comme je n’appelle plus, elles n’appellent plus non plus. Ici, tout aurait pu recommencer mais rien n’a jamais commencé. C’est comme si l’on m’avait déposée sur le quai d’un port où plus aucun bateau ne vient s’arrimer. Je peux rester là à attendre ou reprendre mes valises pour voyager autrement.

Cette perte de sens et de liberté qui arrive en cette fin d’année est douloureuse ; très douloureuse. L’écrire ici, y mettre des mots sans me censurer, en disant vraiment ce que je pense, cela me permet d’entrouvrir une porte. Une porte qui était déjà conscientisée en moi, celle que désormais nous passerons avant les autres. Nous ne sommes pas là pour aider les autres. Et puis, l’un comme l’autre, nous l’avons suffisamment fait. Qui nous aide nous ? Nous sommes là pour nous aimer : moi en tant que femme, lui en tant qu’homme et nous en tant que couple. C’est cela qui va passer maintenant en priorité dans notre vie.

Nous avons aussi envie de privilégier de la simplicité, de la chaleur humaine et nous enrichir au contact des autres mais pas n’importe quels autres. Après en avoir parlé ensemble, nous aspirons à une vie plus proche de la nature, plus éloignée de l’humain qui ne sait pas ce qu’il veut, qui agresse, qui ne respecte rien, plus proche de l’humain qui est relié lui aussi à la nature et sa propre nature. Nous aspirons à des vacances plus sauvages. Finis les campings bruyants, les plages bondées et la foule d’estivants agités. Nous avons envie de grands espaces, d’étranger, de diversité et de partage. Pas de vacances toutes formatées mais plus d’aventure même si l’on ne croise personne.

Lui comme moi, nous avons bourlingué et nous sommes animés de cette même énergie de guerrier. Et l’âme d’un guerrier ne peut pas rester enfermée ni stagner indéfiniment. Un jour ou l’autre elle lui rappelle sa vraie nature et l’invite à reprendre la route pour nourrir son côté aventureux. Si nous ne voulons pas mourir à petits feux, nous devons respecter cela et écouter l’appel du large. C’est ce que je vais programmer maintenant.

A tout bientôt,