Être

Laisser mourir

Hier soir, Notre Dame de Paris vivait un enfer dans un immense incendie qui a ravagé plus de 800 ans d’histoire. Comme si l’on pouvait imaginer que cette chose-là puisse arriver un jour. Pourtant, c’est arrivé tout comme il arrive des milliers de fins que ce soit sur un plan humain, matériel ou terrestre.

Regardez aussi toutes ces extinctions d’insectes, d’animaux et de plantes. Nous sommes tous touchés un jour ou l’autre par cette fin inévitable et cette mort qui ne nous demande pas si nous sommes prêts. Elle se présente et s’impose à nous, c’est tout.

Nous sommes en avril 2019 et dans la société où je vis aujourd’hui, nous ne laissons pas mourir. Nous n’avons même pas le temps de voir mourir puisque l’on va d’une chose à une autre dès que ça ne nous plaît plus. Nous ne voulons pas voir mourir parce que nous avons peur de notre propre fin. Nous poussons la vie dans ses derniers retranchements. Nous voulons la prolonger coûte que coûte en mangeant bio, en faisant du sport, en avalant des vitamines, en branchant des respirateurs artificiels….

Pourtant, en ce moment, je laisse mourir.

Cela fait plusieurs jours que la fatigue est là, que le corps lâche tout comme il résiste et qu’il me fait mal. Cela fait plusieurs jours que j’écoute ce qui se passe, là, à l’intérieur. Ce mouvement qui se fait me met aussi en face de ma propre fin. Quelque chose est en train de s’arrêter, définitivement. J’observe le processus et il n’y a rien à faire.

Au début, j’ai voulu continuer comme d’habitude. J’ai vu l’essoufflement arriver au point d’avoir du mal à respirer. J’étais encore plus épuisée. Puis, quelque chose est arrivé comme une évidence. Une sensation de fin, de mort, de temps qui passe et de la préciosité de ce temps. Pris au premier degré, j’avais envie de tout arrêter.

J’ai encore écouté et fait plus attention. Et là je sais. Mon corps est en train de s’arrêter sur le plan de la fertilité. La ménopause s’installe petit à petit. Elle gagne du terrain et c’est comme si l’on venait éteindre un à un les lampadaires d’une rue. J’observe cet état. J’ai envie que l’on me laisse tranquille, je me retire au fin fond de ma grotte. J’ai besoin de silence et de repos. Oui, beaucoup de repos. Je sens mon rythme changer comme si la pendule ne tournait plus comme avant. Je ne sais pas ce qui va advenir et je m’en fiche. Je laisse mourir même si je deviens plus vulnérable. Je ne m’oblige à rien, ni à faire ni à être, ni à voir des gens que je n’ai pas envie de voir. Je m’éloigne de toute cette cacophonie humaine que je ne supporte plus, de ce monde absurde et de non sens.

Le vide s’installe, tout disparaît et même si je sens encore des résistances, j’essaie d’aider mon corps à les lâcher.

Je n’ai plus envie de paraître ni de communiquer d’une certaine façon et d’impacter le monde. Tout cela me semble tellement futile en ce moment. Je reviens au quotidien où chaque geste se fait en conscience. Ce temps qui me paraît être en-dehors du temps, je ne le fuis pas. J’essaie de le vivre au mieux.

Ce qui est aussi en train de mourir, c’est mon rôle d’aidant et d’accompagnant. Cela fait déjà plusieurs années que j’observe une dégradation constante à ce niveau-là. Mon métier, tel que je le pratique et tel que je l’ai toujours pratiqué, devient trop difficile à faire tout simplement parce que les gens sont devenus trop compliqués et malades aussi. Je pourrais m’adapter mais je n’en ai pas envie. Je n’ai pas envie de m’adapter à un monde où l’on veut tout rapidement sans faire d’efforts et qui se déresponsabilise de plus en plus vis-à-vis de l’humain dans ses comportements et toutes ses incivilités et manques de respect chez une soi-disant société civilisée.

Les gens sont partout et nulle part. Ils veulent du changement sans s’en donner les moyens et en attendant toujours que ça vienne des autres. On ne peut plus leur parler sans qu’ils se sentent agressés, blessés, énervés, peinés. Ils préfèrent fuir leurs émotions dans une recherche sans fin du bonheur plutôt que de regarder comment ils fonctionnent et y remédier par eux-mêmes pour être bien. La remise en question ? C’est super à la mode mais c’est mieux quand ça se passe chez les autres. Ils ne causent plus ou on ne peut plus discuter verbalement avec eux. Maintenant, c’est le texto, le MP et les mails, sources de confusion et de perception faussées. Ils veulent des recettes miraculeuses ou magiques et surtout qui n’engagent à rien. Ils ne font attention à rien ni à personne tout en tenant le discours contraire. Ils ne s’engagent plus et sautent d’une personne à une autre comme ils zappent sur leur télé. Ils veulent tout sans rien donner en retour. Ils veulent les avantages mais ne leur parlez pas des contraintes ou inconvénients. Ils annulent leur rendez-vous au dernier moment et agissent comme s’ils étaient seuls sans se préoccuper de savoir s’ils impactent votre journée. Ils vous contactent puis disparaissent sans même un mot, une explication ou une réponse.

Je suis fatiguée de toute cette déchéance et de voir que le métier que j’ai exercé pendant des années ne peut plus exister auprès de ces gens-là parce qu’ils ne savent même pas se respecter eux-mêmes.

Alors je laisse aussi mourir ce métier d’aidant qui ne sert plus à rien de nos jours où l’on préfère se gargariser l’ego sur les réseaux sociaux à travers un pseudo développement personnel où la spiritualité bat son plein et fait salle comble dans le non-sens le plus complet.

Je me dis que si tout cela n’a pas d’importance pour eux, pourquoi cela en aurait-il pour moi ?

Et comme on ne peut plus leur parler, je vais retourner dans le silence. Il viendra un jour où ils entendront même si c’est trop tard.

Je ressens une profonde tristesse mais quoi de plus normal lorsque l’on quitte une enveloppe que l’on a revêtue depuis si longtemps. Je ferme des portes que je n’ai plus envie d’alimenter. J’arrête des relations et des contacts aussi. Je regarde ce qui s’écroule parce que ça fait partie de la dissolution. Il n’y a rien à garder ni à emporter lorsque la mort arrive.

Cela fait 35 ans que j’aide, que je guide et que j’accompagne.

J’ai accompagné un grand nombre de gens à se sentir mieux, à retrouver confiance, à se respecter et à s’aimer. J’en ai accompagné d’autres à bâtir un projet, à retrouver du travail, à prendre de nouvelles directions dans leur vie professionnelle comme personnelle.

J’ai aussi aidé des personnes handicapées dans leur quotidien, à se sentir heureux et bien dans leur peau. J’ai aussi aidé des femmes à s’ancrer, se recentrer et s’aligner.

J’ai aidé des entrepreneures à revisiter leur projet, à le clarifier pour le reconstruire, à le légitimer, à oser et à croire en elles.

35 ans de métier que j’ai aimé et où je remercie toutes les personnes rencontrées : celles qui m’ont appris à le pratiquer avec éthique et sagesse et celles qui m’ont fait confiance pour les soutenir et les guider dans les moments difficiles de leur vie. Merci infiniment du fond du coeur. Vous êtes tous là en moi, de merveilleux cadeaux de la vie.

Alors, laisser mourir, c’est accepter que quelque chose s’éteigne et disparaisse à tout jamais de mon champ de vision et de ma vie. Le laisser partir, ce n’est pas essayer de m’y raccrocher ni d’entretenir quoi que ce soit. C’est rompre le lien et garder de la gratitude dans le coeur. C’est ce que j’ai fait avec mes défunts et toutes les connexions profondes que j’ai pu avoir avec certaines personnes. Le lien n’est plus nourri mais il est là, quelque part en moi.

Je sais que pour certaines personnes que je côtoie, cela va être dur à entendre et je le comprends. Cela a aussi été dur à entendre pour moi et à accepter.

Je sais aussi que je peux continuer d’une autre façon au coeur de ma pratique spirituelle vers laquelle je reviens totalement. C’est là où se situe mon engagement. Quand tu ne peux plus rien faire au-dehors, reviens au-dedans.

Et vous ? Que laissez-vous mourir ?

Ne continuez pas à  résister à l’appel du changement si vous le ressentez dans votre vie. Que vous ayez peur est tout à fait normal car vous avez envie de contrôler la situation. Pourtant, il n’y a rien à contrôler, il y a juste à laisser faire. Car plus vous allez résister et plus cela va être douloureux.

Croyez-vous qu’au moment de notre mort, on nous laisse le choix de garder ceci ou cela ? Non.

Pour chaque fin c’est la même chose. Ne résistez pas à l’appel de la vie qui vous demande de passer à autre chose parce que c’est nécessaire. Derrière chaque porte peut se révéler un trésor. Il n’attend que vous.

Belle journée à vous