Être

Au mi-temps de ma vie, arrêter d’entreprendre et d’accompagner

Me voilà dans une année charnière où je bascule dans une autre forme de vie. Peut-être que la ménopause y est pour quelque chose ou pas mais qu’importe, des choses s’arrêtent pour moi.

En début d’année, j’ai ressenti le besoin de faire le bilan de tout ce temps d’écoulé auquel souvent nous ne faisons pas attention. Qu’as-tu fait de ces 55 ans de vie Patricia ?

J’ai vécu une enfance heureuse. Je me souviens de mes vacances chez mes grand-parents, de mes jeux avec mes cousins, cousines, mes frères et mes amis. Je sens encore cette insouciance et cette innocence d’enfant que nous laissaient vivre nos parents. Nous inventions des tas d’histoires de héros et héroïnes. Cowboys, tente d’indiens, cabane dans les arbres à la Tarzan, château fort et chevaliers et soldats de guerre, nous nous sommes vraiment projetés dans des dimensions parallèles mes frères et moi. Déguisements de princesses ou de mariées, poupées, dînette, coloriage, lecture, soupe de fleurs, vente de légumes du jardin et dessin, que d’histoires riches en couleurs nous avons créée avec mes copines et ma cousine. Sans compter les courses en vélo, les sauts à la corde et à l’élastique, les jeux de balles, les ballons prisonniers, les parties de cache-cache, les 123 soleil, les parties de billes, de dames, de petits chevaux…. Nous n’avions pas besoin de la télé pour nous divertir. Je me rappellerai tout le temps quand ma mère nous appelait le soir pour rentrer manger alors que nous avions déjà passé toute notre journée dehors, juste le temps de prendre pour le goûter les BN et la gourde de menthe à l’eau.

J’ai vécu ma vie de petite fille parce qu’on me l’a laissée vivre. A aucun moment, je n’ai été obligée d’être autrement et nos parents ne nous mêlaient jamais à leurs conversations d’adultes. Il y avait eux et il y avait nous avec des moments ensemble de temps en temps pour les repas ou les devoirs. Le plus souvent nous étions avec nos copains et copines et nous leur fichions la paix. Nous l’avions aussi d’une certaine façon.

L’adolescence fut un peu plus compliquée mais là aussi, que de bons souvenirs avec mes potes où nous refaisions le monde, où l’on écoutait des tas de groupes de musique différents et où l’on faisait des courses de mob. Des ados quoi !

Puis je me suis mariée en juillet 1983. J’avais 19 ans. J’ai eu mon premier enfant à 21 ans et le second à 25 ans.

Ces moments-là, je ne peux pas les oublier car il y a eu beaucoup de joie dans ces trois événements.

J’ai vécu mes grossesses de façon attentionnée parce que j’avais envie d’avoir ces deux enfants dans ma vie. L’amour que je leur porte est identique dans mon coeur. Il n’y a pas eu plus d’attention pour l’un que pour l’autre. C’est la relation qui a été différente et qui l’est encore du fait qu’ils ont une identité propre. Ce qui est tout à fait normal. Parfois, ils peuvent confondre la relation avec l’amour que j’ai pour eux alors que, même si la relation est différente avec mon fils que celle avec ma fille, l’amour que j’ai dans le coeur, lui, reste le même.

J’ai vécu 17 ans avec un homme et je m’en suis séparée. Nos chemins n’allaient plus dans la même direction et c’est lors de ma thérapie personnelle que j’ai ouvert les yeux sur une certaine réalité. Je vivais avec un homme qui n’arrivait pas à être père et je m’occupais seule de mes enfants pour pallier au manque d’affectif de sa part. Je ne voulais pas que mes enfants soient malheureux.

Une fois séparée et divorcée, je me suis encore occupée de mes enfants tout le temps où ils ont eu besoin de moi : leurs études, les premiers emplois, les premiers logements… Leur père était parti en Outremer et ne s’occupait plus d’eux. J’ai donc fait office de père et de mère pendant toutes ces années. Des années où j’ai eu aussi à m’occuper de mon orientation professionnelle, à faire des formations tout en veillant à ce que tout le monde mange et vive décemment. Des années où j’ai connu la précarité, où je me suis battue pour ne pas couler et avoir une vie potable pour eux et moi.

Puis j’ai quitté la région où je laissais tous mes amis pour aller rencontrer l’homme avec qui je vis aujourd’hui en Bourgogne. J’ai travaillé puis créé mon entreprise et depuis 9 ans, nous rénovons une maison.

L’année dernière, mon corps commençait à donner des signes de raz-le-bol. Un raz-le-bol de tout, il ne suivait plus. J’arrivais de moins en moins à porter des choses, à donner un coup de main à mon mari, à faire tourner mon entreprise tout en continuant à investir dans cette maison.

En début d’année, tout s’est accéléré et je sentais les prémices d’une fin sans avoir envie d’y résister.

Les larmes sont venues d’elles-mêmes tellement j’étais épuisée et j’ai dit à mon mari que j’arrêtais de le suivre dans la rénovation de cette maison. Elle me dégoûtait tellement que j’avais envie de la vendre et de m’en débarrasser. Je me rendais compte aussi que je ne l’habitais pas du tout, que j’y séjournais sans m’y intéresser tellement elle me sortait par les yeux.

J’étais aussi épuisée de mon métier. Trente ans à faire de l’accompagnement c’est long surtout quand j’ai vu qu’il perdait du sens. Une majorité de personnes aujourd’hui se plaignent constamment mais ne font rien pour changer quoi que ce soit. Elles ne veulent pas vraiment regarder en elles ce qui ne va pas pour le résoudre et elles zappent d’une recette à une autre en croyant que ça suffira. Ces gens-là et cette façon de faire m’a aussi épuisée et j’ai décidé de tout arrêter.

55 ans où j’ai beaucoup donné. Et je me suis posée la question suivante : « Qu’as-tu envie de faire de ce temps qui te reste Pat ? De ce tout petit bout de temps qui te reste si tu vas au bout bien sûr ?  »

J’ai entendu en moi : Profiter de la vie. Y réinstaller du plaisir, arrêter d’entreprendre car j’ai fait ce que j’avais à faire et je l’ai bien fait. Je suis heureuse de ce que j’ai accompli, de ce que j’ai vécu jusqu’ici. Je n’ai aucun regret dans les choix que j’ai fait. J’ai rencontré de belles personnes, j’ai vécu de bons et beaux moments, j’ai construit. Suffisamment construit.

Arrêter d’accompagner aussi. Cesser d’écouter les problèmes des uns et des autres, de recevoir les vomissures de gens qui n’arrivent pas à gérer leurs émotions ou à dire aux personnes concernées ce qu’elles doivent entendre. Arrêter d’être un déversoir à plaintes et re-plaintes où il n’y a rien qui bouge parce que l’on ne veut pas se remettre en question et être et faire autrement. Arrêter de répéter les mêmes choses aux mêmes personnes, que ce soit la famille, les enfants, les amis ou autres. Laisser les gens avec leurs problèmes et grandir par eux-mêmes ou pas. Si ils ne veulent pas se faire accompagner par une personne compétente parce qu’il faut payer et qu’ils ont autre chose à faire, ça les regarde. S’ils sont bien comme çà, tant mieux pour eux mais je n’en veux plus dans ma vie. Je ne suis ni Mère Thérésa, ni la Sainte Vierge et encore moins un St Bernard.

Alors, ceux et celles qui ne veulent pas se séparer parce que ceci ou cela et qui continuent à vivre de la maltraitance, je n’y peux rien et je ne m’en occupe plus. Il y a des conséquences à chaque choix de vie.

Ceux et celles qui voudraient vivre autre chose sans rien bouger, en restant dans le déni pour profiter des bénéfices secondaires, idem. Il n’y a pas de solution miraculeuse si ce n’est que de faire des choix responsables pour soi pour donner une autre orientation à sa vie.

Quand j’ai mis fin à mon activité d’accompagnement le mois dernier, je ne savais pas que ça irait aussi loin, bien plus loin que mon métier. Aujourd’hui, ça touche ma sphère personnelle.

J’ai 55 ans et je ressens maintenant en moi le besoin de me donner ce que j’ai donné aux autres : de l’amour et de l’attention. Il est temps que je prenne soin de moi, de mon corps, de mon moral et de ma vie.

Alors oui, je pose des limites. Des limites qui ne sont pas acceptées par certaines personnes mais qui me sont nécessaires pour me préserver. Parce que je sens que je vieillis, que je suis moins endurante, que je récupère moins vite, que je suis plus hypersensible qu’avant et que mon corps me demande de la paix et de  la tranquillité pour profiter du temps qui me reste sur ce chemin de vie.

Voilà ce qui est en train de se produire et que je laisse simplement s’installer sans rajouter quoi que ce soit. Faire moins, vivre mieux et m’occuper de ma terre au sens propre comme au sens figuré.

A tout bientôt,